L’accueil de familles de harkis en 1962 et la Maison d’Histoire et de Mémoire d’Ongles

La constitution de l’empire colonial français s’est fréquemment accompagnée du recrutement local de troupes "supplétives" venant renforcer l’action de l’armée, aussi bien à l’occasion des opérations de conquête que pour assurer, ensuite, des actions de maintien de l’ordre. Aussi, lorsque la vague d’attentats du 1er novembre 1954 sonna en Algérie le début d’un soulèvement armé, la nécessité s’imposa rapidement de renforcer la présence militaire dans les campagnes. Ce fut, en 1955, la création des "Sections administratives spécialisées" (SAS), antennes locales de l’administration où des militaires étaient chargés d’encadrer et d’assister la population musulmane, notamment par l’ouverture d’écoles et de dispensaires ; ce fut aussi la mise sur pied de Groupes mobiles de Police rurale, de "mokhaznis", et de Groupes d’autodéfense villageoise, avant que, l’année suivante, soient créées les "Unités territoriales" puis les "harkas", groupes mobiles constitués de "harkis", chargés de lutter contre les maquis de l’Armée de Libération Nationale. Ces supplétifs étaient recrutés par contrats, et n’étaient donc administrativement pas militaires.

L’INDÉPENDANCE DE L’ALGÉRIE ET LE SORT DES SUPPLÉTIFS

La signature, le 18 mai 1962, des Accords d’Evian entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne, mettant fin aux opérations militaires et fixant au 1er juillet un référendum d’auto-détermination dans le pays, allait évidemment susciter l’angoisse chez ces supplétifs et leurs familles, d’autant que le gouvernement imposa le désarmement de ces hommes et leur renvoi dans leurs foyers, interdisant, sous peine de sanctions aux officiers d’organiser leur transfert en métropole.

Le lieutenant Yvan Durand, chef de la SAS et de la harka de Palestro (à 60 km au sud-est d’Alger) fit partie des officiers qui se refuseront à abandonner leurs hommes et leurs familles aux vengeances auxquelles ils paraissaient voués. Il démissionne de l’armée, se maintient en Algérie alors qu’il devait, dès lors, la quitter, et se donne comme mission d’"exfiltrer" du territoire ses hommes et leurs vingt-cinq familles. Dès le 4 mai, il prend contact avec le préfet du département des Basses-Alpes et l’informe de la gravité des menaces planant sur la sécurité et la vie même de ses hommes, et de son intention de tout faire pour les amener, ainsi que leurs familles, dans ce département rural très dépeuplé, au milieu naturel assez semblable à celui de la Kabylie. Grâce à des complicités au sein de l’armée, il parvient, au mois de mai, à regrouper ces familles dans les bâtiments d’un domaine agricole proche, puis dans un camp militaire de la Mitidja, enfin, peu avant le référendum du 1er juillet, à les faire conduire en camions bâchés au pied de la passerelle d’un bateau.

Débarquées à Marseille, ces familles seront acheminées jusqu’au vaste camp "des mille tentes" dans le Larzac, où elles retrouveront des centaines de personnes dans leur situation. Parallèlement, le 2 juillet, le Secrétaire d’Etat aux rapatriés informe le préfet des Basses-Alpes de l’intention du ministre de l’agriculture d’ouvrir dans ce département des "chantiers de forestage" employant les anciens harkis, sous l’autorité d’un officier de carrière, afin de faciliter leur intégration tout en évitant à la fois leur récupération par l’OAS et les représailles de la part des immigrés algériens, ayant le plus souvent cotisé pour le FLN.

De l'Algérie à Ongles
L’INSTALLATION DES FAMILLES À ONGLES

C’est dans ce cadre que, durant l’été, Yvan Durand prend son bâton de pèlerin et demande rendez-vous aux maires d’un certain nombre de villages du département, leur proposant l’installation des vingt-cinq familles de "ses" harkis de Palestro. André Laugier, maire d’Ongles, se laisse, le premier, convaincre, et donne son accord, sans réunir son conseil municipal. Rencontrant quelques jours plus tard Raymond Raybaud, son premier adjoint, il l’informé de cette rencontre et de l’accord qu’il a donné au lieutenant Durand. M. Raybaud réagit ainsi : "si le conseil municipal avait été consulté, il n’est pas sûr qu’il aurait donné son accord. Mais la décision est prise, il nous faut donc tout faire pour les accueillir au mieux. Mais quand arrivent-ils ?". Réponse du maire : "Ils arrivent demain !"

Et ce sera le 6 septembre 1962 que débarqueront ces familles de Berbères arabophones, soit 133 personnes, représentant la moitié de la population du village d’Ongles. Elles sont en premier lieu installées sous des tentes de l’armée, à l’extérieur du village. Yvan Durand est nommé à la fois "chef de village" et inspecteur des hameaux de forestage du département, qui en comptait trois autres (Jausiers, St André-les-Alpes, Sisteron).

En novembre une tempête hivernale s’abat sur le camp, arrache les tentes, expose les familles au froid et à la neige. En pleine nuit, les habitants du village ouvrent alors leurs granges et leurs remises à ces familles glacées : ce sera là l’amorce d’une rencontre mutuelle qui permettra d’aplanir bien des craintes.
Yvan Durand et la commune obtiennent alors les matériaux et le terrain permettant de construire dans l’urgence des logements préfabriqués sommaires sur le coteau ensoleillé dominant le village. Chaque famille y dispose de deux pièces auxquelles s’ajoute une petite pièce de toilette et de rangement. Les enfants sont scolarisés à l’école du village, dont les effectifs passent ainsi de six à une quarantaine d’élèves. Les femmes, ignorant la langue française mais encadrées par une "monitrice de promotion sociale", apprennent à faire leurs courses à l’épicerie du village. Les hommes grimpent chaque matin dans le petit camion Renault affecté au hameau et partent accomplir des travaux d’aménagement dans les forêts voisines de la montagne de Lure, encadrés par des agents de l’administration des Eaux et Forêts.

En 1963, sous l’impulsion d’Yvan Durand et de Gérard Bidet, intendant, les hommes s’attellent à la construction, à côté de l’école, d’un "foyer rural" devant permettre aux deux communautés de se rencontrer : des fêtes, des spectacles, y seront organisés, les jeunes y trouveront quelques distractions comme des "baby-foot" et ping-pong.
En 1964, l’évidence s’impose à Yvan Durand, en même temps que les Eaux-et-Forêts indiquent ne pas pouvoir poursuivre l’expérience des travaux de forestage : ces familles n’ont pas d’avenir dans ce petit village éloigné de tout.

Il reprend son bâton de pèlerin, et parvient à convaincre le maire de Cannes, Bernard Cornut-Gentille, de recruter les 35 hommes que comporte le groupe dans les services municipaux : espaces verts, ébouage. C’est ainsi que, fin-décembre 1964, l’ensemble des familles quittent Ongles pour aller s’installer à Cannes, où les enfants grandiront.

Centre de pré-formation
LA CRÉATION DU CENTRE DE PRÉ-FORMATION

Surplombant le village, leur hameau ne sera pas abandonné pour autant. En effet Yvan Durand eut l’idée d’y créer un "centre de pré-formation" pour adolescents fils de Harkis, n’ayant guère eu de scolarité en Algérie. Ce centre, géré par l’Association pour le développement des oeuvres sociales d’outre-mer, sous la tutelle du ministère de l’intérieur, ouvrira ses portes le 1er mars 1965. Il accueillera des garçons ayant dépassé l’âge scolaire et ne pouvant ni poursuivre leur scolarité ni être admis dans un centre de formation professionnelle pour adultes soit parce qu’étant trop jeunes soit parce qu’ayant un niveau insuffisant. Le régime sera celui de l’internat, à la discipline délibérément renforcée dans un souci de "remettre sur le droit chemin" des jeunes dont l’éducation avait été perturbée par les évènements au milieu desquels ils avaient grandi. Deux instituteurs seront affectés au centre, ainsi que quatre "moniteurs" chargés à la fois de donner une formation à des métiers manuels de base, d’organiser des activités sportives exigeantes, et d’appliquer un encadrement rigoureux, quasi-militaire. Employant une dizaine d’habitants d’Ongles, le centre accueillera, de 1965 à 1971, année de son transfert dans la Nièvre, des promotions d’environ 120 stagiaires, soit au total un millier de garçons. Sa fermeture entraînera celle des deux commerces du village et la perte des emplois qu’il représentait.

Yvan Durand, pour sa part, poursuivra son action au profit de la communauté harki dans le sud-ouest de la France. Il trouvera la mort en 1986 dans un accident de la circulation en allant aider un descendant de supplétif en difficulté administrative.

La naissance de la MHeMO
LA NAISSANCE DE LA MAISON D’HISTOIRE ET DE MÉMOIRE D’ONGLES

En 2001-2002, une dizaine d’années après avoir pris leur retraite dans un hameau de la commune, Henri et Marie-Thérèse Drechou découvrent cette histoire, au hasard de conversations avec les Onglois. Colette Raybaud met alors spontanément noir sur blanc, à leur intention, ses souvenirs de cet épisode si marquant de la vie du village. En 2003, Marie-Thérèse Drechou est élue au conseil municipal, devient première adjointe au maire, Robert Pécoul, et se lance dans le projet d’un musée rendant hommage à la fois au douloureux exil vécu par les anciens harkis et leurs familles, à la population d’Ongles qui les a acceptés, et à Yvan Durand qui leur a consacré sa vie. S’appuyant notamment sur Jean-Jacques Jordi, historien, et sur Marie-Christine Braillard, conservatrice au département des Alpes de Haute-Provence, elle parvient à intéresser au projet la Mission interministérielle aux Rapatriés ainsi que les services locaux de l’Etat en la personne de Michèle Avril.

Le travail de collecte des documents commence alors, largement mené, aux Archives départementales, par Abderahmen Moumen, historien, et bénéficiant de l’apport d’Hélène Durand, veuve d’Yvan Durand, comme de M. André Séby, "ancien" du hameau de forestage. La scénographie est confiée à M. Jean-Marc Gaillard.

C’est ainsi que la Maison d’Histoire et de Mémoire d’Ongles (MHeMO) sera inaugurée en 2008, hébergeant, dans une aile du château du village, appartenant à la commune, une exposition permanente baptisée, en écho à la réponse faite par M. Laugier, maire, à son premier adjoint : "Ils arrivent demain…"



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